[MSN] Razzia sur l’art nègre… Alors que le succès du Musée des Arts dit « premiers » du Quai Branly se confirme, on ne peut ignorer que deux statuettes Nok y sont exposées, en provenance du Nigeria, issues d’un trafic international illicite.

Museum Security Network Mailinglist msn-list at te.verweg.com
Fri Jan 12 06:47:56 CET 2007


Razzia sur l’art nègre…
par Patrice Monfort

publié le 11/01/2007
 
Alors que le succès du Musée des Arts dit « premiers » du Quai Branly se
confirme, on ne peut ignorer que deux statuettes Nok y sont exposées, en
provenance du Nigeria, issues d’un trafic international illicite.
Aujourd’hui le Nigeria, Far West africain et géant économique, est devenu
l’Eldorado du pillage archéologique sur le continent.
		

Enquête gonzo-galala sur un business aux ramifications désormais
internationales.
Ile-Ifé, Nigeria, capitale spirituelle et historique du royaume Yoruba.
J’accompagne le peintre Segu Adeku qui me guide le long des couloirs du
Musée particulièrement délabré du palais de l’Ooni, chef spirituel Yoruba.
La plupart des vitrines poussiéreuses sont désespérément vides de tout objet
d’art de quelque intérêt. Sur des étiquettes hâtivement recouvertes, on peut
lire : « dérobé in 1989, 1994, 1998… » Segu Adeku commente placidement : «
Les terres cuites et les bronzes dérobés sont sans aucun doute, à l’heure
actuelle, dans la collection d’un riche Américain à Atlanta, dans le
coffre-fort d’un yakusa japonais, ou quelque part en transit dans une zone
franche de Lugano ou de Genève… Il n’y a pas que nos footballeurs et le
bonny light (le pétrole) que l’on pille au Nigeria… La razzia sur nos
statuettes, masques, fétiches, gardiens de notre mémoire va bon train. Et
pour une pièce vendue, un site archéologique est détruit au bulldozer. » Et
d’enchaîner illico : « Le pillage des arts, c’est comme l’esclavage : on
nous vole notre identité. » « La fièvre Nok » Ce propos amer, voici des
années que les intellectuels nigérians le répètent. Dès 1986, l’artiste et
le scribe Wole Soyinka poussait dans son discours de remerciement à
l’Académie Royale de Stockholm, qui venait de lui attribuer le prix Nobel de
littérature, une diatribe sévère contre l’ordre colonial, et, en
particulier, le pillage des arts africains : « Ce passé doit s’adresser à
son présent ». Pour illustrer son propos, l’écrivain nigérian faisait
allusion aux expéditions comme celle de l’Allemand Léo Frobenius, célèbre
anthropologue et historien de l’art Yoruba, qui razziaient et troquaient ces
objets sacrés par centaines, à la fin du XIXe siècle, dans le golfe du
Bénin.
Le siècle qui suivit n’a malheureusement pas arrêté cette hémorragie. Au
contraire. Depuis la guerre du Biafra, en 1967, cette grande braderie s’est
amplifiée sous les différentes dictatures militaires jusqu’à la récente «
democrazy » de l’ère Obasanjo.
Et aujourd’hui même, les fouilles sauvages des nécropoles dans la région du
plateau de Jos, ainsi qu’à Katsina, et, au Nord, à Sokoto, s’effectuent
toujours sous l’œil attentif et complice de l’armée nigériane.
Car avec la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), le Nigeria est l’un
des états cible de cette nouvelle ruée vers l’art organisée par des
collectionneurs occidentaux peu scrupuleux, et relayée par des trafiquants
locaux, principalement Haoussas.
Nok en stock
Bien que le filon des terres cuites nigérianes semble se tarir, celles du
site d’Ife et, plus particulièrement, les statuaires Nok – de cette
civilisation remontant au IIe siècle avant J-C et dont on ne connaît
quasiment rien, lointain ancêtre des Yorubas –, sont ainsi plus que jamais
recherchées par les professionnels du marché interlope de l’art primitif.
Pour les collectionneurs, les Nok sont en effet des objets mythiques
pratiquement impossibles à dénicher sur le marché international de l’art :
et quand bien même, elles peuvent se négocier à plusieurs centaines de
milliers d’euros chez Sotheby’s ou Christie’s, qui, trop souvent d’ailleurs,
se soucient comme d’une guigne de leur provenance frauduleuse. On peut aussi
en dénicher chez de grands marchands de Paris, Bruxelles, Francfort ou New
York. Bref, ce sont des valeurs refuges. Acheter un chef-d'œuvre Nok est un
placement peut-être aussi sûr que de jouer sur le marché du CAC 40.
La filière Haoussa
Chez les Yorubas, tous ces objets sont magiques et affirment leur culture,
leur histoire, leur passé.
Ils sont, pour reprendre Aimé Césaire « Chair de la chair du monde palpitant
du mouvement du monde ». Séparer ces objets de leurs sources, c’est les
rendre muets à tout jamais. Depuis l’indépendance, les lois nigérianes sont
formelles : toute pièce archéologique extraite du sol est propriété de
l’Etat et ses exportations strictement interdites.
En dépit de ces dispositions, le Nigeria continue pourtant à se vider des
témoignages de son passé. En décembre 1994, au musée d’Ilé-Ife, une
trentaine de pièces inestimables sont volées : des bronzes et, surtout, ces
douze fameuses têtes d’Ife, d’un réalisme minutieux et unique en Afrique,
datées du XVIe siècle.
Connues internationalement, elles ont été exposées dans de nombreux musées
prestigieux européens et américains, reproduites dans divers catalogues. Six
mois plus tard, deux d’entre elles sont proposées à un antiquaire parisien,
via une filière nigériane passant par le Togo.
Elles seront finalement reprises par l’Office central de lutte contre le
trafic de biens culturels (O.C.B.C.) avant d’être restituées à l’ambassadeur
du Nigeria qui les reçut non sans quelque embarras.
Plus récemment, ce fut au tour du musée de Jos d’être visité. Puis celui
d’Ibadan qui se retrouva mis à sac.
Pour acquérir l’objet rare, une adresse est souvent citée par les
spécialistes : la rue des Arts à Lomé, proche de l’hôtel du Golfe. Là, se
trouvent des boutiques d’objets artisanaux et de faux fétiches vieillis
prématurément dans la lagune, pour les touristes de passage. La plupart de
ces galeries artisanales se dédoublent, derrière le kitch apparent,
d’entrepôts achalandés en pièces rares à la provenance illicite.
Leurs marchands, le plus souvent Bambaras ou Haoussas, font des
allers-retours avec le Nigeria pour se livrer à leur trafic. « Il faut
graisser la patte, à l’armée, aux douanes, aux notables et aux
fonctionnaires des musées avant de pouvoir recevoir les objets dérobés… On
appelle ça « egunje », la nourriture, le manger. C’est l’équivalent du
pourboire. », confie El Hadj Ismaïla H…, qui possède une officine à New York
et fait transiter ses containers de marchandises par le port de Lomé. Selon
lui, la valise diplomatique peut éventuellement prendre le relais.
Certificat d’authenticité
Les objets qu’il propose aujourd’hui sont sortis du Nigeria à une date
récente et sans autorisation. Dans sa succursale encombrée, une figurine Nok
se négocie à partir de 30 000 euros. L’acheteur devra toutefois se méfier
des faux et exiger le certificat de thermoluminescence. Du Togo,
l’exportation des œuvres est parfaitement légale. El Hadj Ismaïla H… assure
lui-même le conditionnement et l’expédition. Il délivre un reçu officiel et
la douane un visa de sortie régulier, en bonne et due forme. C’est bien plus
facile que pour un migrant sans papier qui tente de franchir les frontières
de Shengen.
L’œuvre d’art peut alors débarquer en Europe, aux Etats-Unis ou au Japon.
Certains experts reconnus en art primitif affirment officieusement que
beaucoup de musées et de fondations restent toujours peu regardants sur la
provenance de certaines pièces pour constituer leurs collections.
En juin 1997, le Conseil international des musées (I.C.O.M.) dévoilait dans
l’édition de sa brochure Pillage d’Afrique que les réseaux de la contrebande
de l’art primitif n’avaient rien à envier à ceux du trafic de drogue ou
d’armes.
Et ici, encore la mondialisation, la rapidité des échanges planétaires et
l’importance des sommes en jeu ont multiplié les circuits illégaux. Selon
Interpol, le marché de l’art volé serait ainsi la seconde source de
criminalité internationale organisée après le trafic de drogue.
Le syndrome de « L’Oreille cassée »
En Avril 2000, Jacques Chirac inaugurait les salles du Pavillon des Sessions
au musée du Louvre, aux côtés du marchand d’art primitif Jacques Kerchache.
L’entrée des « primitifs » au Louvre s’avère être un succès. Mais c’est
aussitôt l’occasion d’une violente polémique, en raison de trois terres
cuites Nok qui y sont exposées. Elles avaient été achetées en Belgique en
1998, entre 77 000 euros et 350 000 euros. Des pièces extrêmement chères à
cause de leur rareté.
Légalement, elles appartiennent à l’Etat nigérian, qui en a officiellement
interdit la sortie ; ce qui ne les empêche pas de circuler sur le marché
interlope de l’art primitif (1).
Finalement, un accord fut signé avec les autorités nigérianes le 7 avril
2000 par Mr Stéphane Martin pour le Quai Branly, et Mr Ojo Maduekwe,
ministre nigérian de la culture et du tourisme, en présence du président du
Nigeria Olusegun Obasanjo.
Le 15 novembre 2000, un coup de tonnerre retentit au siège de l’Unesco. Lord
Renfrew, un éminent archéologue et professeur à Cambridge, dénonce la France
et son président coupables d’avoir participé au pillage du tiers-monde en
achetant des pièces archéologiques protégées.
Un accord sera finalement conclu : le Nigeria restera propriétaire des trois
œuvres achetées par le Quai Branly ; le musée français les garde en dépôt,
en attendant, pour vingt-cinq ans renouvelables.
C’est le syndrome de « L’oreille cassée » quand Tintin, reporter increvable,
ne sait plus ou donner de la tête avec la prolifération des fétiches... de
sa jungle imaginaire. Feitiço… Coup de bambou Au Nigeria, comme un peu
partout sur le continent africain, les pillages et les vols d’objets d’art
sont ainsi devenus une pratique courante de l’économie informelle. On ne
connaîtra sans doute jamais le coût de cette ponction ininterrompue, non
seulement économique, mais culturel et social. Il est à craindre qu’à cause
de ces spoliations, souvent liées aux guerres et aux famines, des pans
entiers de l’histoire de certaines civilisations africaines ne puissent
jamais être appréciés et reconnus. « Il devient urgent et nécessaire de
protéger le peu de biens culturels qui reste à l’Afrique, face au cynisme
des marchands d’art et des collectionneurs. » affirme avec conviction Segu
Adeku, en dirigeant nonchalamment ses pas hors du musée délabré d’Ilé-Ife.
1 – pour plus d’information : http://icom.museum/release.5march_fr.html

http://www.africultures.com/



More information about the MSN-list mailing list