[MSN] Ancien trafiquant lui-même, Michel Van Rijn n'a de cesse, via son site Internet, de dénoncer le commerce illicite d'art et d'antiquités. Sa bonne connaissance du milieu a permis l'arrestation de plusieurs trafiquants.

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Expert en Þlouteries d'art 

Libération
3 April 2007

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Ancien trafiquant lui-même, Michel Van Rijn n'a de cesse, via son site
Internet, de dénoncer le commerce illicite d'art et d'antiquités. Sa bonne
connaissance du milieu a permis l'arrestation de plusieurs trafiquants.
Rencontre avec celui que les Anglais ont surnommé "l'Indiana Jones de
Chelsea". 

Un matin de mars. Les magnolias de Chelsea sont en fleur et Michel Van Rijn
est devant son ordinateur. C'est un bonhomme massif de 56 ans, barbu et
chevelu. Il est en train d'acheter sur Internet quelques babioles qu'il
compte revendre avec un solide bénéfice. Installé dans un vaste bow-window
donnant directement sur la maison du guitar hero Eric Clapton (nous ne
sommes pas dans le coin le plus misérable de Londres), Van Rijn passe le
plus clair de son temps face à l'écran de son Mac. Quand il ne fait pas de
business, il écrit ses mémoires, ou des romans. Et surtout nourrit le site
Web (1) qui lui a conféré en quelques années une notoriété planétaire à la
fois flatteuse et sulfureuse. 

En 1999, Van Rijn s'est mué en grand imprécateur du monde des arts et des
antiquités. Depuis son appartement de Chelsea, truffé de moult kitscheries
en plastique, ce citoyen néerlandais dénonce les trafics, injurie les
marchands, fonce sabre au clair sur Christie's et Sotheby's, les deux
plaques tournantes du marché de l'art. Qualifie les arts premiers du
Quai-Branly de "plus grand musée mondial d'art volé", ironise sur une bonne
partie de l'establishment français (avec, pour tête de turc ces derniers
temps, le patron de la BNF, Jean-Noël Jeanneney), décrit de prétendues
magouilles à Drouot, dévoile le passé collaborationniste d'une grande
famille de collectionneurs français, raconte de façon piquante un de ses
dîners avec la commissaire Mireille Ballestrazzi, aujourd'hui à INTERPOL.
Tout cela draine vers son site une forte audience provenant des milieux
spécialisés. "Près d'un million de visites par mois", assure le tenancier,
qui regrette de n'en tirer aucun bénéfice. Mais il fait ça, dit-il, "par
amour de l'art". 

"J'ai franchi la ligne" 

Van Rijn s'aime bien en chevalier blanc, il écrit dans un style fleuri et
alambiqué, qui le fait aisément passer pour un frappadingue mégalomaniaque.
Mais cette logorrhée charrie aussi quelques scoops, pas toujours facilement
décelables dans le flot d'accusations et de forfanteries. Cette prose a fait
tomber dans la boîte électronique de l'intéressé un large éventail de
menaces de mort. En octobre dernier lui est aussi parvenue, par la Poste,
une photo de son plus jeune fils prise devant son appartement londonien.
Sans autre commentaire. Van Rijn a compris le message : il a immédiatement
fermé son site. Mais l'a rouvert quelques jours plus tard, plus tonitruant
que jamais. Que s'est-il passé entre-temps ? "Disons que j'ai dans mes
relations des gens aux méthodes musclées, et j'ai fait comprendre à mon
interlocuteur qu'ils pourraient s'occuper de son cas." 

Michel Van Rijn, né à Paris de parents néerlandais (père dentiste, mère
artiste), ne prétend pas être un ange. Il a derrière lui un long passé de
trafiquant et de faussaire. Contrebande d'antiquités, corruption, faux
certificats et tutti quanti. Dès son plus jeune âge, il est collectionneur
(comme son père), esthète (comme sa mère) et attiré par la vie facile (comme
ses parents, qui passaient la moitié de l'année sur la Côte d'Azur).
Adolescent, il commence par importer en Hollande des peaux de moutons turcs,
et se retrouve bientôt à faire sortir illégalement des icônes d'Union
soviétique : plus simple et lucratif. "J'ai franchi la ligne sans m'en
rendre vraiment compte", plaide Van Rijn. Il fait bientôt du business au
Liban, à Chypre, en Libye, au Japon, en Amérique du Sud. A Paris aussi où,
dans les années 80, il monte une combine pour "blanchir" des tableaux avant
leur mise aux enchères à Drouot. L'art du trafiquant, c'est de savoir
franchir les frontières. Par exemple acheter en Italie un dessin de Léonard
de Vinci pour 175 000 dollars et réussir à le revendre à un musée japonais
pour 14,5 millions de dollars. Le profit de Van Rijn sur ce coup, déduction
faite des pattes graissées, aurait été de 2,5 millions de dollars. Bref
l'homme amasse beaucoup d'argent ; mène la belle vie ; achète des maisons un
peu partout : Marbella, Rome, République dominicaine, etc. 

Ce parcours s'achève brutalement en 1987 dans une prison espagnole. La
France a demandé l'extradition de Van Rijn pour un faux Chagall. Il semble
cependant qu'une amitié mafieuse nouée à Marbella l'ait sorti de ce mauvais
pas après seulement deux mois et demi derrière les barreaux, passé en
compagnie du braqueur français Stéphane Lanza. Mais l'homme est changé.
"C'est comme le photographe-reporter de guerre rentrant chez lui pour
développer ses photos et qui, soudain, en les découvrant, prend conscience
de l'horreur qu'il ne voyait pas sur le champ de bataille." Une révélation ?


Un marché de 5 milliards de dollars 

Le commerce illicite d'art et d'antiquités serait un marché d'environ 5
milliards de dollars, selon un récent rapport parlementaire britannique (40
% des oeuvres transiteraient par Londres). Ce qui le place juste derrière
ceux de la drogue et des armes, des secteurs avec lesquels il a parfois
partie liée. 

La croissance exponentielle des prix sur le marché de l'art, conjuguée aux
pillages à grande échelle que viennent de connaître les sites archéologiques
d'Afghanistan et d'Irak, a fait du trafic d'antiquités une activité vraiment
florissante. Depuis une quinzaine d'années, les infos de Van Rijn ont permis
à Scotland Yard et à d'autres polices européennes de coincer plusieurs
trafiquants. Car "l'Indiana Jones de Chelsea", comme l'a surnommé la BBC
l'an dernier, a décidé de changer de camp après sa "révélation" espagnole.
Au début des années 90, il a noué un lien d'amitié avec Richard Ellis,
créateur à Scotland Yard d'une structure spécialisée dans les trafics d'art.
"Van Rijn nous a fourni des tuyaux importants, malgré les risques qu'il
encourait", assure Ellis, qui a veillé à la protection du Néerlandais
lorsque, en 1998, celui-ci s'est installé à Londres. 

"Richard Ellis est un type bien. Mais il s'est fait peut-être un peu
embobiner par Van Rijn, dont il est devenu très proche", nuance Bernard
Darties, directeur adjoint de l'Office central de lutte contre le trafic des
biens culturels (OCBC). Car en France, on pense au contraire que Van Rijn
est un "type sulfureux", un "provocateur" aux informations "douteuses". On
assure à l'OCBC qu'il aurait exercé voilà peu un chantage contre un marchand
d'art français, lui réclamant de l'argent sous la menace de divulguer des
informations embêtantes le concernant. "J'ai dû intervenir", dit Darties.
"Ce sont de pures conneries, rétorque Van Rijn. Dites aux gens de l'OCBC que
je serai heureux de les rencontrer à Paris dès qu'ils le souhaiteront." 

Un célèbre diadème en or 

Autre témoin de moralité de notre Indiana Jones, le colonel américain
Matthew Bogdanos, chargé par l'US Army de coincer les pilleurs des musées et
sites archéologiques irakiens. "Parmi les rares individus dans ce monde qui
ont eu le courage, la volonté et l'expertise pour combattre les trafiquants
d'antiquités, il y a Michel Van Rijn", écrit Matthew Bogdanos. L'Américain a
rencontré plusieurs fois le contrebandier repenti: "Il ne m'a jamais
transmis un seul élément d'information qui se soit révélé faux par la
suite." 

La suspicion française est en partie due au fait que Van Rijn a pris fait et
cause pour Michel Garel, conservateur en chef à la BNF, qui vient d'être
condamné à deux ans de prison ferme pour vol de manuscrits hébraïques.
"Garel n'est peut-être pas un ange, mais dans cette affaire, c'est un bouc
émissaire : on lui a mis toutes les disparitions sur le dos", est convaincu
Van Rijn, dont le site contient un dossier étayant longuement la défense du
conservateur ­ dossier d'ailleurs largement nourri par Garel lui-même. Ce
dernier, que nous avons rencontré peu avant qu'il entre en prison, admettait
avoir transmis beaucoup des documents publiés en ligne, mais assurait que
Van Rijn avait d'autres sources à la BNF. 

En sus de sa bonne connaissance du milieu (et pour cause), le justicier de
Chelsea bénéficie d'un large réseau d'informateurs dans lequel on trouve le
meilleur et le pire. Van Rijn n'est pas journaliste, il lui arrive de
prêcher le faux pour savoir le vrai. "J'utilise les mêmes méthodes que ceux
que je combats ; je vais même parfois un peu au-delà", fanfaronne-t-il. Ce
qui, pour la presse, rend évidemment difficile l'exploitation de ses infos. 

Dernier exploit de Van Rijn : l'été dernier, il a permis à Scotland Yard de
récupérer à Londres un célèbre diadème en or, volé dans une tombe au Pérou
il y a une vingtaine d'années. 

Sur beaucoup d'autres affaires, une lecture prudente du site de Van Rijn
permet d'avoir un temps d'avance sur l'actualité. Comme par exemple dans
l'histoire rocambolesque du manuscrit de l'Evangile de Judas, sorti
illégalement d'Egypte (Libération du 24 avril 2006), ou encore sur l'origine
douteuse d'un bronze antique de Praxitèle qui vient d'être la cause d'un
quasi-incident diplomatique entre Paris et Athènes. La Grèce a refusé de
prêter une oeuvre pour une exposition du Louvre au motif que dans celle-ci
apparaîtrait aussi l'Apollon Sauroctone du musée de Cleveland, soupçonné de
provenir d'un pillage. Cet Apollon de Praxitèle a été vendu au musée
américain par les frères Ali et Hicham Aboutaam, marchands d'antiquités
libanais établis à New York et à Genève, qui assurent l'avoir récupéré en
Allemagne de l'Est. Van Rijn dit, lui, avoir la preuve que ce bronze
provient de la contrebande. Les deux parties régleront très prochainement
leurs comptes devant un tribunal de Londres, les Aboutaam ayant assigné Van
Rijn en diffamation sur cette affaire et bien d'autres : les deux frères
sont la cible préférée du site de Van Rijn. En Egypte, voilà trois ans, Ali
Aboutaam a été condamné par contumace à quinze ans de prison pour
exportation illégale d'antiquités. 

Van Rijn a renoncé à la protection d'un garde du corps. "A quoi bon ? Si on
peut tirer sur le président des Etats-Unis, alors moi..." Il pense
aujourd'hui que s'exposer est sa meilleure défense. Sa porte est toujours
ouverte, ses voisins riches et bohèmes de Chelsea ne se gênent d'ailleurs
pas pour la pousser tant la compagnie de cet ogre enjoué et boulimique en
tout (il a eu sept femmes) leur est agréable. Les deux enfants dont Van Rijn
a la garde sont au vert dans une très chic public school. L'imprécateur
néerlandais a de l'argent, des relations. Il estime pouvoir emmerder le
monde encore assez longtemps. 

Londres envoyé spécial (1) www.michelvanrijn.nl 




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