[MSN] En 1938, alors qu'elle fuit les nazis, Alma Mahler laisse en dépôt dans un musée viennois un tableau de Munch. Aujourd'hui, sa petite-fille Marina tente de le récupérer
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Thu Jun 22 23:50:07 CEST 2006
Cinquante années d'une bataille juridique
Le tableau volé
En 1938, alors qu'elle fuit les nazis, Alma Mahler laisse en dépôt dans un
musée viennois un tableau de Munch. Aujourd'hui, sa petite-fille Marina
tente de le récupérer
Edvard Munch est un peintre attachant. Si attachant que ceux qui ont dérobé
ses oeuvres les gardent jalousement. La preuve ? Il y a deux ans, des
malfrats ont subtilisé à Oslo une version de son célèbre « Cri » et sa non
moins fameuse « Madonne ». Si les responsables du vol ont été condamnés, les
oeuvres restent introuvables. Alors que la police norvégienne poursuit ses
investigations, la police suédoise est à son tour sollicitée. Le mois
dernier, une gravure sur bois de Munch a été volée dans une villa des
environs de Hörby. L'oeuvre, intitulée « Vers la forêt » (1897), est estimée
environ 160 000 euros. A Vienne, Munch est au centre d'une nouvelle affaire.
Cette fois, le tableau incriminé, « Nuit d'été sur la plage », n'a pas
disparu puisqu'il figure à ce jour dans les collections du Musée du
Belvédère. Mais, depuis quarante-neuf ans, il est l'objet d'une bataille
juridique entre ses actuels détenteurs et ceux qui s'en estiment les
légitimes propriétaires.
Tout commence en 1916. Alma Mahler, veuve du compositeur Gustav Mahler
décédé en 1911, donne le jour à une petite fille, Manon. Le père de cette
enfant, second époux d'Alma, est l'architecte Walter Gropius, futur
fondateur du Bauhaus. Pour célébrer la venue au monde de leur enfant, il
offre à son épouse le tableau d'un peintre norvégien dont la renommée, à
l'époque, va grandissant : le sulfureux Edvard Munch a exposé à Paris, à
Berlin, à Prague ainsi qu'à Vienne en 1904, au pavillon de la Sécession.
Cette toile prendra aux yeux d'Alma Mahler une valeur inestimable lorsqu'en
1934 Manon, sa fille adorée, est emportée par la poliomyélite. Le crépuscule
représenté sur le tableau devient ténèbres lorsque, quatre ans plus tard,
Alma Mahler est contrainte de fuir l'Autriche. Son troisième mari,
l'écrivain juif Franz Werfel, l'accompagne. Alma a-t-elle pressenti le drame
? En 1937, elle a mis en dépôt au Musée du Belvédère le tableau de Munch. Un
document atteste que ce dépôt est effectué pour une période de deux ans.
Mais après la fuite d'Alma, son beau-père, Carl Moll, récupère le tableau
auprès du musée. Premier délit. Ce Carl Moll - second époux de la mère
d'Alma - n'est pas un inconnu dans les milieux de la scène artistique
viennoise. Ce peintre a été l'un des fondateurs, avec Gustav Klimt, du
groupe Sécession. Il vit désormais avec sa fille Marie, épouse du docteur
Richard Eberstaller. Second délit : en 1940, Marie vend cette « Nuit d'été »
au Musée du Belvédère. Nazis convaincus, Moll, sa fille et son mari n'ont
pas pris la peine d'avertir Alma Mahler de la vente du tableau : épouse d'un
juif, elle ne risque pas de remettre les pieds en Autriche !
Au lendemain de la guerre, Alma Mahler, alors réfugiée aux Etats-Unis,
contacte les autorités autrichiennes pour récupérer son tableau. La
Commission de Restitution mise en place à Vienne donne un avis favorable à
cette demande en 1953. Mais le gouvernement fait appel de cette décision et
parvient à bloquer le tableau en Autriche, arguant du fait que sa valeur
serait négligeable. L'autre argument est tout aussi fallacieux, les attendus
du jugement affirmant que Carl Moll et/ou sa fille étaient autorisés à
disposer du tableau «puisqu'il leur avait été confié» - ce qui est faux - et
que le musée l'avait donc acquis de bonne foi. Faux encore puisque Alma
Mahler n'a jamais approché ses responsables après 1938.
Il faut attendre 1998 pour voir le gouvernement autrichien changer de ligne
de conduite. Une loi est votée qui redéfinit le statut des oeuvres volées
par les nazis à partir de 1938. Une commission composée d'experts, le
Beirat, est chargée d'examiner les cas non réglés. Alma Mahler étant décédée
en 1964, sa petite-fille Marina prend le relais. «Je sais combien ma
grand-mère était attachée à ce tableau, dit-elle aujourd'hui. Et je me
battrai jusqu'au bout pour qu'il me soit restitué. » En 1999 pourtant, le
Beirat donne un nouvel avis négatif, invoquant le jugement en appel de 1953.
Juridiquement, la décision est discutable. Moralement, elle est condamnable.
En avril, nouveau coup de tonnerre. Après une longue bataille juridique,
cinq tableaux de Klimt, volés par les nazis et abrités dans les collections
du Musée du Belvédère, sont enfin restitués à leur héritière, Maria Altman.
Cette victoire inespérée redonne espoir à Marina Mahler. Le 28 juin, le
Beirat doit examiner à nouveau le cas du tableau de Munch. Depuis plusieurs
années, conséquence de la loi de 1998, des centaines d'oeuvres volées en
Autriche par les nazis ont été restituées à leurs propriétaires. Lors de la
création du Beirat, il avait été affirmé que celui-ci devrait tout autant
tenir compte des arguments moraux que juridiques. Dans quelques jours, les
experts qui siégeront à Vienne pourront démontrer qu'en Autriche aussi la
morale n'est pas un vain mot.
par Bernard Géniès
Nouvel Observateur - 22/06/2006
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