[MSN] Usee Quai Branly. Musée des arts derniers : le mythe d’une Afrique sans Histoire. L’exposition « Des hommes sans Histoire ? » dénonce le pillage des biens culturels.

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Sat Jul 8 19:57:43 CEST 2006


Musée des arts derniers : le mythe d’une Afrique sans Histoire 
L’exposition « Des hommes sans Histoire ? » dénonce le pillage des biens
culturels

vendredi 7 juillet 2006 
 

L’exposition « Des hommes sans Histoire ? » a ouvert ses portes, jusqu’au 31
juillet, au musée des arts derniers à Paris. Dix-huit artistes
internationaux se sont penchés sur le thème de la spoliation des biens
culturels. A travers leurs œuvres, ils entendent dénoncer ce pillage en
montrant le vide que ces vols ont laissés, en particulier sur le continent
africain. Interview d’Olivier Sultan, commissaire de l’exposition.
 
Par Louise Simondet

 Alors que se déroule au Quai Branly, à Paris, une exposition censée
redonner toute sa valeur à l’art africain, le musée des Arts derniers, au
travers de l’exposition « Des hommes sans histoire ? », entend dénoncer la
spoliation de la culture africaine par les civilisations occidentales. Une
exposition engagée, axée sur le dialogue entre artistes contemporains
africains et européens, ouverte jusqu’au 31 juillet prochain. Les créations
inédites de 18 plasticiens doivent permettre de faire écho au vide laissé
par les objets dérobés à partir de la période coloniale et relevant des
patrimoines nationaux. Une civilisation sans patrimoine peut-elle avoir une
histoire ? L’exposition ouvre une fenêtre sur un thème récurrent dont on
parle trop peu. Elle dénonce ce pillage culturel et redonne une mémoire
collective à l’Afrique... Ce projet a pris naissance il y a un an et demi à
l’initiative d’Olivier Sultan. Commissaire de l’exposition, mais aussi
artiste, il a réalisé spécialement pour cette exposition une installation
qui se nomme « La guerre de l’art ». Entretien.

Afrik.com : Quel a été le point de départ de ce cheminement artistique sur
la spoliation des biens culturels ? 
Olivier Sultan : Le thème c’est l’Afrique contemporaine. On a demandé à 18
artistes français et africains d’exprimer, chacun à sa manière, ce qu’ils
ressentaient par rapport à ce manque de patrimoine culturel. Il s’agissait
aussi de montrer le vide, laissé en Afrique, suite au pillage du temps de la
colonisation ainsi qu’au pillage contemporain. Ces œuvres ont été commandées
spécialement pour l’exposition, il y a un an et demi. La seule contrainte
était le thème de départ, après ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Les
approches artistiques sont très diversifiées. Et le résultat montre des
visions différentes sur la spoliation des biens culturels.

Afrik.com : Cette exposition a aussi une portée symbolique pour les
artistes... 
Olivier Sultan : Oui, l’art c’est aussi le symbole. On a enlevé des œuvres à
ces peuples que les artistes font revivre symboliquement et de façon
contemporaine. Il est un peu utopique et illusoire de penser que tout le
patrimoine africain va être restitué. Par contre, répondre à ce vide par des
œuvres d’art est un geste fort. D’une certaine façon, les artistes remettent
tous ces objets volés dans la mémoire collective.

Afrik.com : Quel était l’état d’esprit de ces artistes occidentaux et
africains ? 
Olivier Sultan : Ce sont avant tout des artistes engagés. A travers leurs
œuvres, ils avaient la volonté de dénoncer le monde dans lequel nous vivons,
ce rapport qu’on entretien avec l’Afrique... Mais aussi ce silence. Quand on
va jusqu’au bout, quand on ouvre cette boite-là, quand on met les pieds dans
le plat, on entre en plein dans le problème. C’est un peu ce que les
artistes ont fait. Le rôle de l’Europe pendant la colonisation et
aujourd’hui par rapport à l’Afrique n’est pas très clair. Et je pense que
c’est Franck Scurti qui a collé le plus au thème dans l’exposition. Il a
fait un moulage de la chose qui n’est plus là, c’est-à-dire un masque
africain blanc en plastique. Avec tout le symbole que ça peu comporter... Ce
masque, c’est la forme de ce qui n’est plus là. C’est aussi l’empreinte
qu’ont peut-être laissé ces masques dans l’imagination et dans la culture.

Afrik.com : Ce vide qu’ils veulent décrire ne reflète-t-il pas le monde dans
lequel nous vivons ? 
Olivier Sultan : Oui. C’est lié et c’est cela qui est très intéressant.
Chaque artiste a pu montrer, à sa manière, qu’il y avait un lien entre le
pillage du patrimoine culturel, le pillage des ressources naturelles et les
flux migratoires. C’est vrai qu’il y a une relation de domination et
d’inégalité entre l’Afrique et l’Occident, qui prend plus qu’il ne donne au
continent africain. C’est valable pour les gens, les ressources, ou les
biens culturels. Cela a été un des thèmes abordés par les artistes. Ils ont,
eux-mêmes, sans qu’on leur demande, fait ce cheminement puisque au départ le
thème était assez vague.

Afrik.com : Comment expliquez-vous cette fascination des artistes pour l’art
africain ? 
Olivier Sultan : Il y a tout d’abord une fascination pour des œuvres qui
étaient libres de toute pression, de toute influence académique. Ces objets
dégageaient une très grande force plastique et étaient, en fin de compte,
très contemporaines, même au niveau stricte de l’histoire, dans les lignes
et dans la composition. Des artistes comme Picasso, Braque, Matisse
voulaient se débarrasser de carcans académiques et esthétiques. Ils
voulaient également, comme par exemple les dadaïstes ou les surréalistes, se
dégager d’une pesanteur de la société. Nous étions à l’époque des
expositions coloniales, et ils dénonçaient la fascination un peu malsaine
pour l’exotisme, les soi-disant barbares, les peuples non-civilisés, voir
primitifs. Ils ont milité pour qu’on reconnaisse les artistes africains
comme des artistes à part entière. Il y a, par exemple, un très bel article
de Guillaume Apollinaire, de 1909, qui dit que ces œuvres devraient être
exposées au musée du Louvre au lieu d’être exposées dans des musées
d’ethnologie. Aujourd’hui, les musées les exposent.

Afrik.com : En exposant des objets spoliés ne refait-on pas, finalement, ce
qu’on a fait au moment de la colonisation ? 
Olivier Sultan : On est passé par une phase d’ethnologie, d’anthropologie,
de façon un peu forcenée. On classifiait ces objets en fonction d’ethnies.
Et maintenant, on passe à l’extrême inverse : ce sont des œuvres d’art sans
lien avec la communauté, sans lien avec les conditions dans lesquelles elles
ont été prises. On utilise un euphémisme, en disant qu’elles ont été «
prélevées », alors qu’elles ont été pillées dans des circonstances très
brutales (conflits, guerres). Le contexte politique actuel de la France et
les débats, qui ont été ouverts avec la colonisation et l’esclavage, sont
propices pour se pencher sur la question. Les objets qui sont exposés au
musée du Quai Branly sont des objets qui ont été dérobés.

Afrik.com : Justement, que pensez-vous de ce musée ? 
Olivier Sultan : Qu’est-ce qu’on célèbre à travers ce très beau musée ? Pour
moi, on dissimule plus qu’on ne célèbre. On célèbre sa propre image, on
voudrait montrer une image magnifique de la France qui brille dans le monde
entier et qui respecte toutes les cultures. Mais notre rapport concret à
l’Afrique est moins beau et moins clair. J’ai l’impression que c’est un peu
comme une sorte de mauvaise conscience qu’on a vis-à-vis de l’Afrique et
dont on voudrait se laver. Ce musée est supposé célébrer notre rapport à
l’autre, à toutes les cultures qui sont malmenées. Et en même temps il y a
des images d’une extrême violence, des gens qui passent par-dessus les
barbelés à Melilla, aux Canaries, une politique d’immigration en France avec
des enfants qui se font éjecter alors qu’ils sont à l’école. Les 18 artistes
de l’exposition ont ce quelquechose en commun : s’élever contre cette
hypocrisie. Ce musée est un écrin de verre magnifique pour se nettoyer de
tout ce qu’on fait par ailleurs. Et en parallèle, le soutien aux dictateurs,
le pillage des ressources continuent...

Afrik.com : Dérober le patrimoine culturel d’une civilisation n’est-ce pas,
finalement, lui enlever son Histoire ? 
Olivier Sultan : On projette sur l’Afrique l’idée qu’elle se trouve hors du
temps, hors de l’Histoire, hors de la culture, hors du mouvement universel.
Ce qui est faux. C’est l’un des propos de l’exposition. L’Afrique a une
Histoire. Il y avait une Histoire avant la colonisation avec des guerres,
des échanges, des invasions de territoires, des rois... On fait comme si il
y avait une sorte de vide avant l’arrivée des colons. Dans le musée du quai
Branly, on va trouver des objets, datant des années 20 ou 30, qui côtoient
des objets datant d’il y a 2000 ans. Et ce qui m’a choqué le plus, c’est de
voir, dans la cession Océanie, les peintures contemporaines sur toile des
aborigènes sans nom, sans étiquette... C’est une aberration ! Qui dit art,
dit individualité, dit artiste. D’ailleurs, il y a des chercheurs qui ont
prouvé qu’on pouvait retrouver les noms de certains artistes africains dit «
primitifs ». Cette mentalité et cette idéologie occidentales veulent laisser
croire que tous ces objets sont utilitaires, traditionnels et qu’il n’y a
pas derrière une volonté artistique. C’est choquant. D’où le thème de
l’exposition : « Des hommes sans Histoire ? » et l’engagement des artistes.

Afrik.com : En parlant de spoliation, le trafic d’œuvres d’art qui se
perpétue-t-il encore aujourd’hui ? 
Olivier Sultan : Pour cette exposition, j’ai fait pas mal de recherches sur
les circuits de trafics de biens culturels. D’après Interpol et l’Unesco,
c’est le troisième trafic après la drogue et les armes. C’est un circuit
international, un peu comme le commerce triangulaire, mais pour l’art. Et en
Afrique, ce marché est gigantesque : des sites archéologiques sont, par
exemple, pillés en Egypte... On trouve des complicités internes, dans les
pays même. Car il y a aussi, à l’intérieur de ces régimes, des personnes qui
s’enrichissent en vendant les patrimoines nationaux. J’ai été assez effaré
par les circuits de blanchiment d’œuvres d’art qui sont un peu comme les
circuits de blanchiments de l’argent sale. C’est-à-dire qu’elles sont
d’abord vendues dans des petites ventes aux enchères, des galeries d’art,
ensuite elles sont authentifiées au carbone 14. Elles acquièrent ainsi un
nouveau passeport. Au bout de 5 à 6 opérations, elles passent dans des labos
pour être authentifiées. Après, avec tous ces documents, on arrive à en
vendre à des musées ou alors à de grandes galeries. On entend souvent
l’argument de dire qu’il est mieux de garder ici ces oeuvres, car si elles
retournaient en Afrique, elles seraient volées. C’est peut être vrai. Mais
en même temps, on oublie de dire que ces mêmes institutions qui disent cela
participent aussi à ces trafics. Je ne vais pas citer de noms parce que je
n’ai pas de bons avocats, mais il y a des galeries parisiennes qui
s’approvisionnent et qui sont sollicitées par des musés africains.

Afrik.com : Pensez-vous que les artistes contemporains, en se penchant sur
ce sujet, enlèvent le préjugé d’une Afrique sans Histoire ? 
Olivier Sultan : Chaque artiste développe sa vision par rapport ce sujet.
C’est ce qui fait que la culture contemporaine est vivante. Ce sont leurs
réflexions artistiques sur notre rapport à l’Afrique qui peuvent faire
avancer le débat. C’est vrai que nous sommes bourrés de préjugés dès qu’on
aborde ce continent. On a encore des gens qui viennent nous dire qu’ils
veulent voir des Africains dans leur milieu naturel ! Il y a eu, l’année
dernière, un zoo humain à Augsbourg. En 2005, vous vous rendez compte ! Cela
a fait un énorme scandale qu’une famille africaine soit exposée comme du
bétail. Lorsqu’elle s’est faite interviewée, la directrice du zoo a dit
qu’elle avait ce zoo parce qu’elle voulait « que les Allemands aient une
meilleure connaissance des Noirs ». Il est vraiment choquant d’entendre de
telles aberrations. On pense que les zoos humains datent d’il y a un siècle,
alors qu’il y en avait l’an dernier...Cette fascination est malsaine. Pour
moi, c’est l’inverse du mot connaissance. Quand on est ébloui et on ne peut
pas bien voir, regarder et connaître. Par rapport à l’Afrique, nous avons
une relation de fascination face à des images horribles de guerre ou alors
face à l’exotisme, quelque chose qui nous fait rêver. Il n’y pas de demi
mesures, pas de justes connaissances de l’autre dans sa culture et dans son
quotidien. Et les artistes sont là pour faire avancer ce débat.

 http://www.afrik.com/



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