[CPProt.net] 30.000 books missing at the BnF

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Mon Jun 27 20:01:49 CEST 2005


 
ENQUÊTE Outre le vol de 25 manuscrits, des failles dans la sécurité du site
Richelieu seraient à l'origine de la disparition de plus de mille ouvrages
rares 

Devenue une Babel moderne, la Bibliothèque nationale de France (BNF) abrite
aujourd'hui 35 millions d'objets de toute nature, dont quinze millions
d'imprimés et vingt millions de documents dits «spécialisés» tels que des
manuscrits, cartes et plans, photos ou encore costumes.
 
BNF : une passoire pour des milliers de documents précieux 
Des multiples failles dans la sécurité de la Bibliothèque nationale de
France (BNF) ont été mises au jour depuis un an. Face au scandale, le
président de la BNF, Jean-Noël Jeanneney, a rédigé un rapport consacré à «la
sûreté des collections». Ce document, dont Le Figaro détaille le contenu,
établit qu'à l'occasion du déménagement du site Richelieu vers Tolbiac,
«30000 absences, soit 0,3% des collections» ont été signalées. Dans le
«coeur précieux» de la BNF, plus de mille pièces sont manquantes ou
absentes. Depuis, les visiteurs comme les agents sont en principe sévèrement
contrôlés. Outre ces disparitions, une information judiciaire est en cours
sur des vols d'ouvrages rares. Principal protagoniste de cette affaire,
l'ancien conservateur en chef, Michel Garel, soupçonné d'avoir dérobé un
incunable, est à nouveau convoqué chez le juge d'instruction demain. Dans
une interview exclusive au Figaro, il répond aux accusations. 
Christophe Cornevin 
[27 juin 2005] 

Vols de pièces au département des médailles en 1946 ayant entraîné le
suicide du conservateur de l'époque, disparition, au début des années 80,
d'un précieux manuscrit érotique persan, «kidnapping» en 1997 d'un incunable
du XVe siècle – la Cosmographia de Claude Ptolémée sur aquarelle – retrouvé
l'année suivante chez Christie's Londres... Page après page, l'histoire de
la Bibliothèque nationale de France épouse à s'en étourdir celle du pillage
et du vandalisme. Devenue une Babel moderne, la Bibliothèque nationale de
France (BNF) abrite aujourd'hui 35 millions d'objets de toute nature, dont
quinze millions d'imprimés et vingt millions de documents dits «spécialisés»
tels que des manuscrits, cartes et plans, photos ou encore costumes. Dans le
lot, pas moins de deux millions de pièces peuvent être considérées comme
rares et précieuses. «Vouloir faire de la BNF un coffre-fort serait
confortable mais ce n'est pas notre vocation. A la différence des musées,
nos documents sont là pour être consultés», explique Agnès Saal, directrice
générale de l'établissement, qui a communiqué 1,2 million de documents à
près de 400 000 chercheurs en 2003.

En septembre dernier, au lendemain du scandale provoqué par le vol de
manuscrits au fonds hébraïque (lire ci-dessous), Jean-Noël Jeanneney,
président de la BNF depuis mars 2002, établit un rapport sans concession
consacré à «La sûreté des collections». Ce document, dont Le Figaro peut
détailler le contenu, révèle qu'un inventaire «mené sur 10 millions
d'unités» à l'occasion du déménagement des bibliothèques de Richelieu et de
Versailles vers le site François-Mitterrand «avait fait apparaître environ
30 000 absences, soit 0,3% des collections (...)». «Sur ce chiffre, poursuit
le rapport, (...) la très grande majorité est constituée par des ouvrages
des XIXe et XXe siècles, en littérature et en histoire.»

Selon nos informations, les dernières vérifications effectuées en 2004,
notamment dans le «coeur précieux» de la BNF, indiquent que 1 183 documents
ont été signalés comme manquants ou absents. Quelque 200 d'entre eux sont
antérieurs au XVIIIe siècle. «Ces disparitions, dont les dates sont
difficiles à établir, nous indignent sans vraiment nous surprendre car
certains fonds n'ont pas été inspectés depuis très longtemps, précise Agnès
Saal. La politique de l'autruche n'est pas bonne. A un moment ou à un autre,
il fallait faire émerger ces manques...»

En 2002, la BNF a entrepris de renforcer sa coopération avec les groupes
spécialisés de la brigade de répression du banditisme et de l'Office central
de lutte contre les trafics de biens culturels (OCBC). Depuis 1998, plus
d'une quinzaine de plaintes ont été déposées. Pourtant, si deux agents ont
été soupçonnés d'indélicatesses, aucun n'aurait été révoqué.

Soucieux de défendre le patrimoine, le président de l'établissement public
s'est employé à renforcer singulièrement la «surveillance étroite dans
lesquelles les lecteurs et les agents de la bibliothèque accèdent aux
documents». Procédures d'accréditations, vérifications d'identité et
modernisation de la vidéosurveillance : le public est soumis à un règlement
draconien. En 2003, pour 3 500 lecteurs, seules 44 exclusions temporaires et
trois définitives ont été prononcées. De leur côté, les agents, qui doivent
produire un casier judiciaire vierge, portent des badges magnétiques.
Ponctuellement, ils doivent ouvrir et présenter le contenu de leurs sacs,
vider les poches de leurs manteaux, ouvrir leurs meubles de bureau ou leurs
vestiaires. Enfin, il a été décidé qu'une quinzaine de conservateurs seront
mutés chaque année. «L'exercice d'une responsabilité longue et directe sur
un fonds recèle des dangers, soulignait Jean-Noël Jeanneney dans son
rapport. L'administration doit donc chercher à se prémunir contre la
défaillance ou la malveillance de ceux-là mêmes qui ont en charge le
contrôle, et qui sont par nature faillibles...» Ce péril n'est pas neuf pour
qui garde en mémoire les forfaitures du comte Libri, aristocrate d'origine
italienne qui avait profité à la fin du XIXe siècle d'une mission
d'inspection des bibliothèques de France pour y rafler des pièces majeures,
telles que la Divina Commedia de Dante ou des esquisses de Léonard de Vinci.


L'ancien conservateur, mis en examen pour vols, dénonce une vengeance de sa
hiérarchie 
Michel Garel : «Je suis le bouc émissaire idéal» 
Pour la première fois, Michel Garel sort de son silence. Dans un entretien
exclusif, le conservateur en chef et responsable du fonds des manuscrits
hébraïques à la BNF, suspendu de ses fonctions, livre sa version des faits,
égratignant au passage la prestigieuse institution qui l'emploie depuis
1976. 
Propos recueillis par C. C. 
[27 juin 2005]  

LE FIGARO. – Vous faites l'objet d'accusations graves. Quels sont vos
arguments ?

Michel GAREL. – J'ai dit mon innocence dès le jour où j'ai été menotté. Je
suis le bouc émissaire idéal du fait des rapports assez tendus que
j'entretiens depuis une bonne dizaine d'années avec ma hiérarchie. Après mon
interpellation, j'ai découvert que j'étais sur écoute à mon domicile comme à
mon bureau, que mon courrier électronique était surveillé depuis des mois.
Mais rien de tout cela n'a permis de me mettre en cause. Je n'ai jamais volé
de manuscrit ou arraché des pages dans le but de les négocier. Un tel
sacrilège m'est complètement étranger, d'autant que, en plus de mes
fonctions d'hébraïsant à la BNF, j'étais aussi chargé de la restauration des
manuscrits pour tout le département oriental. Je n'ai jamais touché le
moindre centime d'aucune pièce appartenant à la BNF, ni à toute autre
collection publique.


Comment expliquez-vous votre mise en examen ?

On a interprété une série de faits vaguement concordants que l'on a bien
déformés pour me cibler. Et de chacun de ces faits, je suis prêt à en
répondre dans le bureau du magistrat instructeur.


Vous avez pourtant avoué le vol du manuscrit 52 ?

Dans un premier temps, je n'ai rien dit devant le capitaine de police qui
m'a pressé d'avouer en m'assurant que j'allais finir en prison si je niais.
Or toute l'histoire de ma famille, que ce soit sous le régime tsariste,
bolchevique ou vichyste, a oscillé de prison en prison avec ce leitmotiv :
«N'avoue jamais.» Mais, pour rester libre, chez le juge, j'ai reconnu le vol
du fameux manuscrit 52.

Pourquoi ce manuscrit en particulier ?

Il fallait bien que j'avoue quelque chose... Son vol a été découvert fin
juillet 2000. J'en connaissais un peu l'histoire, car je l'avais vu deux ans
auparavant chez un collectionneur londonien qui m'avait demandé, au
printemps 1998, d'en faire l'expertise. A ce moment-là, je n'imaginais pas
un instant qu'il puisse provenir des ateliers de la BNF. Il n'y avait aucune
marque de fabrique. Après, je ne l'ai jamais revu, sauf sur un microfilm de
la Bibliothèque nationale que j'ai consulté en 2000.

Vous connaissiez l'existence de vols au sein de la BNF. Avez-vous alerté
votre hiérarchie ?

A plusieurs reprises, mais je me suis heurté à une omerta ! En ce qui
concerne le vol des livres anciens hébraïques, j'ai prévenu mon institution
depuis 1988 de l'existence de réseaux internationaux. Cette année-là, à la
suite d'une célèbre affaire d'incunable volé à l'Ambrosienne, bibliothèque
de l'Église à Milan, j'ai averti en vain le directeur de la réserve des
imprimés du site Richelieu et son adjoint. L'année suivante, il y a eu un
vol d'incunable à l'Académie des sciences de Budapest. J'en ai parlé à
nouveau, sans succès. Je n'ai jamais cessé d'attirer l'attention sur les
failles permettant d'entrer comme dans un moulin sur le site Richelieu.
Progressivement, je suis devenu gênant.

Vous dites avoir été victime d'un acharnement médiatique...

Oui, dès mon interpellation, toute la presse nationale et internationale a
été alertée. Au Japon, mon nom a même servi aux téléspectateurs apprenant le
français pour comprendre l'expression «mis en examen» !


Combien d'issues douteuses avez-vous décelées sur le site Richelieu ?

Personnellement, j'ai identifié quatre accès par lesquels on pouvait
s'introduire sans aucun problème avant de pouvoir chaparder. Il suffisait à
une époque de passer par les sous-sols, qui donnaient à l'époque accès au
coeur des magasins de collection...

Les services de sécurité avaient été sensibilisés ?

Bien sûr ! Le 29 juillet, jour de mon interpellation, j'étais d'ailleurs
avec deux responsables de la sécurité qui me demandaient de leur montrer les
issues douteuses dont je parlais depuis longtemps. A 10 heures, je faisais
le tour complet des sous-sols avec ces messieurs que j'ai laissés médusés de
ce qu'ils découvraient. En remontant vers la cour centrale du site
Richelieu, ils me demandaient si j'avais fait des notes à ma hiérarchie. Je
les avais conservées dans mon ordinateur. Lorsque je suis remonté dans la
cour pour leur faire une impression sur papier, un officier de police m'a
sauté dessus en disant : «Monsieur Garel, la plaisanterie est terminée. Je
vous arrête. Menottes !» 

Y a-t-il eu d'autres vols commis au sein du fonds hébraïque depuis votre
départ de la BNF ?

Hélas, oui. Après mon arrestation et dix-sept ans de mises en garde, on a
découvert la disparition de trois nouvelles pièces supplémentaires, dont je
dispose des cotes. Il y a une reliure et deux imprimés datant des XVe et
XVIe siècles. Aujourd'hui, d'après les très vagues échos que j'entends en
raison de mon contrôle judiciaire, je sais que ceux-là même qui me
pointaient du doigt comme coupable sont aujourd'hui taraudés par le doute.



 http://www.lefigaro.fr/france/20050627.FIG0112.html?074338






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