[CPProt.net] CULTURE-NIGER: Les autorités sont-elles conscientes du vol des pièces archéologiques?
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Sun Jan 30 02:46:23 CET 2005
CULTURE-NIGER :
Les autorités sont-elles conscientes du vol des pièces archéologiques?
Par Ousseini Issa
NIAMEY, 29 jan (IPS) - Les vols et la sortie frauduleuse des objets d'art se
multiplient au Niger dont les autorités ne semblent pas prendre la mesure
exacte des conséquences pour l'avenir du patrimoine culturel de ce pays
d'Afrique de l'ouest.
Ce samedi, 29 janvier, la douane française a intercepté, à l'aéroport de
Roissy à Paris, 845 objets d'art anciens provenant du Niger, dont certains
sont des pièces de dinosaures. Les autorités françaises ont promis, dans une
déclaration publique parvenue à Niamey, la capitale nigérienne, de restituer
ces pièces à leur pays d'origine dès qu'elles seront expertisées.
Avant cela, quelque 5.620 autres pièces archéologiques, en provenance du
nord du Niger, attendaient d'être restitués aux autorités nigériennes par la
France. Pesant environ 25 kilogrammes, ces objets avaient été saisis sur un
individu à l'aéroport de Paris, en mars 2004. Ils comprennent des pointes de
flèches et des pièces du facial lithiques (taillées dans la pierre). Ils
dateraient de la préhistoire, selon des archéologues nigériens.
Le chef du département d'archéologie à l'Institut de recherches en sciences
humaines (IRSH) basé à Niamey, Omar Amadou, déclare à IPS que la valeur
marchande des pièces saisies en France n'est pas encore rendue publique.
''Pour nous autres spécialistes, ces objets n'ont pas de valeur marchande,
ils font partie de notre patrimoine. Mais le trafiquant, lui, peut en tirer
plusieurs millions de francs CFA'', ajoute Amadou.
Selon le conservateur du Musée national à Niamey, Mamadou Kelessi, ce n'est
pas la première fois qu'une aussi importante saisie de pièces archéologiques
s'opère. ''Vingt-cinq statuettes d'une valeur de plus de 4,5 millions de
FCFA (environ 9.000 dollars) ont été saisies, en 1998, sur un individu à
l'aéroport de Niamey'', rapporte-t-il à IPS.
''Mais malheureusement, ces statuettes ont mystérieusement disparu. Quant à
l'individu, il a recouvré sa liberté après seulement quelques mois de
prison'', ajoute Kelessi à IPS, déplorant le laxisme des décideurs par
rapport à l'application des textes de loi.
Pour Kelessi, ''le non-respect des textes de loi pénalise tous les secteurs
d'activité au Niger. Et cela a développé la culture de l'impunité dans le
pays''.
Selon un sociologue nigérien qui a requis l'anonymat, ''les autorités du
pays sont quotidiennement confrontées à de nombreux autres problèmes de
développement réel liés à l'éducation des enfants et à la santé des
populations pour se fixer sur la protection des objets anciens''.
La saisie de mars 2004 à Paris, qui avait été fortement médiatisée par la
presse française, avait suscité, à l'époque, la réaction des enseignants et
chercheurs de l'enseignement supérieur du Niger qui ont demandé à l'Etat
nigérien de tout mettre en œuvre pour faire revenir les pièces dans leur
pays d'origine.
A la direction du patrimoine et des musées au ministère de la Culture, des
Arts et de l'Information, ainsi que les autorités rassurent que la procédure
est en cours pour la restitution de ces objets et le transfert du
trafiquant.
Selon le chef de département d'archéologie, le trafiquant serait d'origine
malienne, mais il affirme ne pas disposer d'informations sur son nom et son
âge. La police judiciaire nigérienne, pour sa part, n'a pas voulu en dire
plus, pour l'instant, à cause de l'instruction en cours en France.
D'après les archéologues, le trafiquant est un connaisseur de la valeur des
objets archéologiques sur le marché occidental, et il aurait l'habitude
d'opérer sur le territoire nigérien. ''Il ne serait pas à son premier
coup'', a dit Amadou à IPS.
''L'affaire est en instruction en France et il n'y a aucun problème; ces
objets frauduleusement sortis de notre pays vont revenir. Ici, au niveau
national, l'Etat du Niger a déposé une plainte auprès de la police
judiciaire afin que le trafiquant, une fois transféré, soit remis à la
justice nigérienne pour qu'il réponde de son forfait'', a déclaré à IPS, Ali
Bida, le directeur du patrimoine et des musées.
Une loi de juin 1997 édicte les conditions de protection, de conservation et
mise en valeur du patrimoine culturel nigérien. Dans le registre des
pénalités, cette loi prévoit notamment des amendes allant de 400 dollars et
16.000 dollars, assorties de peines d'emprisonnement d'un mois à deux ans.
Devant l'incapacité des services compétents à assurer leur protection, les
sites archéologiques font l'objet d'un pillage sans précédent ces dernières
années au Niger, selon des spécialistes.
''Cette incapacité est liée à l'insuffisance de moyens humains et matériels
dont disposent les services techniques face à l'étendue du territoire du
Niger qui couvre une superficie de 1.267.000 kilomètres carrés'', a expliqué
Bida à IPS.
Pour Boubé Adamou, archéologue à l'IRSH, la protection insuffisante des
sites met en péril le patrimoine archéologique nigérien. ''Tous les sites
archéologiques qui sont connus ne sont pas à l'abri de pillage. A Boura, par
exemple, sur la centaine de sites archéologiques que j'ai pu visiter, un
seul a été à l'abri du pillage'', déplore-t-il à IPS.
Boura est un village situé à environ 200 kilomètres à l'ouest de Niamey, qui
est devenu célèbre grâce à ses sites où d'importantes découvertes
archéologiques ont été faites.
Sur l'un des sites qui serait habité entre le 2ème siècle avant Jésus Christ
et le 13ème siècle, selon les archéologues nigériens, deux statuettes en
terre cuite (une grande et une petite) dénommées ''Les cavaliers de Boura'',
ont été découvertes en 1985. La valeur marchande de la grande statuette
avoisinerait les 120.000 dollars en Occident, selon des spécialistes.
Pour les archéologues nigériens, la découverte de ces deux statuettes est
importante en ce sens qu'elle apporte un éclairage nouveau sur la période
d'occupation de la vallée du Niger par des populations. Elles permettent
également de comprendre que les gens de l'époque maîtrisaient un
savoir-faire technique pour fabriquer les instruments dont ils avaient
besoin pour organiser leur vie.
En outre, ont souligné les archéologues, ces découvertes remettent en cause
certaines données historiques sur le processus de peuplement du continent
africain.
Ces découvertes ont fait l'objet de plusieurs publications et donné lieu à
une exposition itinérante intitulée ''Vallée du Niger'', qui a sillonné
plusieurs pays de l'Afrique de l'ouest et des musées occidentaux, entre 1992
et 1998, explique Adamou à IPS.
Pour Adamou, le pillage systématique des sites découle de la pauvreté
ambiante et de l'ignorance. ''Ce sont les populations rurales, qui côtoient
généralement les sites, qui s'adonnent à leur pillage pour vendre les
objets. Ils ont des clients qui sont des commerçants d'objets d'art ou
souvent même des touristes de passage'', affirme-t-il.
Selon la Stratégie de réduction de la pauvreté adoptée par le gouvernement
du Niger en 2002, 63 pour cent des Nigériens vivent en dessous du seuil de
pauvreté, avec moins d'un dollar par jour.
Lawan Amadou Arafat, un commerçant d'objets d'art à la devanture d'un hôtel
de Niamey, confirme à IPS, sans aucune inquiétude : ''Nous avons de
fournisseurs dans les différentes régions du pays. Quand ils trouvent des
objets, ils descendent à Niamey pour nous les proposer. Et souvent aussi,
c'est nous qui leur passons des commandes précises''.
D'après l'archéologue Adamou, les paysans écoulaient localement la pièce
d'objet d'art, selon sa nature et son importance, entre cinq cents US et
1,50 dollar environ dans les années 1990, au Niger. Depuis 2000, le prix de
la pièce varie entre 70 dollars et 400 dollars. Et dans la sous-région, la
même pièce est revendue souvent à plus de 1.000 dollars.
''Au début, les populations rurales ne saisissaient pas l'importance des
objets. Mais avec le temps, elles se sont progressivement rendu compte que
ceux qui venaient les acheter les revendaient plus chers en fonction de la
nature et de l'ancienneté de la pièce trouvée'', explique Adamou.
Les archéologues affirment ne pas disposer de statistiques sur les objets
d'art qui sortent frauduleusement du Niger chaque année pour évaluer les
pertes.
Ils estiment malheureusement que le trafic des objets archéologiques
prospère au Niger à cause notamment de la non-application de la loi. ''Si
les textes étaient rigoureusement appliqués, nous n'assisterions pas à ce
pillage de nos sites archéologiques, auquel nous assistons aujourd'hui'',
affirme Amadou.
''Si dans le domaine de l'archéologie, les textes ne sont pas rigoureusement
appliqués au Niger, je pense que c'est tout simplement dû au fait que les
décideurs politiques ne saisissent pas toute l'importance de la recherche
pour un pays'', déclare Amadou.
Devant ce handicap, les archéologues ont décidé de miser sur la
sensibilisation des populations locales et la formation au profit de
différents groupes cibles pour leur expliquer l'importance de la valeur
culturelle de ces objets historiques pour l'éducation des enfants sur le
passé de leur pays, mais également pour les touristes étrangers.
''Nous avons organisé plusieurs sessions de formation au profit des forces
de défense et de sécurité, qui ont en charge la surveillance du territoire,
sur le trafic des biens culturels'', assure Bida. Plusieurs ateliers se sont
déroulés entre 1996 et 2003 sur ''l'importance des biens archéologiques et
leur identification''.
Pour Adamou, ''C'est la pauvreté et l'appât du gain facile surtout qui
poussent les populations à s'adonner au pillage des sites. Quand le paysan
se rend compte que la vente de quelques pièces peut rapporter plus que trois
mois de travaux champêtres, il préfère s'adonner à la fouille''.
''C'est pour cela qu'il est difficile de parvenir à éradiquer totalement le
phénomène'', dit-il.
Selon les spécialistes nigériens, la fraude des objets archéologiques
africains prend de l'ampleur à cause d'un certain ''laisser-faire des pays
occidentaux parce qu'ils connaissent, mieux que les populations africaines,
la valeur des objets archéologiques qui sont mis en vente chez eux'',
affirme Bida à IPS.
Le Mali, qui est un pays voisin du Niger, est également victime de ce trafic
de pièces d'art. (FIN/2005)
http://www.ipsnews.net/
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